Ma sirène à paillettes

Ça va pas.
Pas du tout.
Il y a un putain de manque, un trou béant. Là, quelque part. Dans l'aile "famille".
C'est impossible pour moi de te parler. C'est tellement compliqué. Tu me manques chaque jour qui passe.
Je t'ai appris à checker, tu devais avoir l'âge d'Aaron aujourd'hui. Tu le faisais trop bien. Un jour on a inventé le check-sirène. La classe internationale. Toute petite, je me souviens de ton pyjama hippocampe, de nos 14 ans d'écart, de cet intérêt relatif que j'avais pour toi quand tu es née, et de cet amour inconditionnel qui est arrivé quand tu as commencé à grandir un peu, à interagir avec moi. On jouais à "je te tiens, tu me tiens", tu rigolais et tu répétais "mé té sien" en chantant.
Toute ma vie j'ai rêvé d'avoir un "petit quelqu'un". Un frère ou une sœur, je m'en foutais, je voulais un petit quelqu'un, à protéger comme Mélanie le faisait avec moi. J'ai attendu 14 ans et un changement de papa pour t'avoir. Qu'importe, c'était pareil pour moi. Tu étais aussi blonde que j'étais brune, ça étonnait toujours, ah bon vous êtes soeurs, mais qu'est-ce que je m'en foutais. J'avais mon petit quelqu'un. Je te bouffais, tu étais la plus belle petite fille que j'ai vu de ma vie, tu faisais rire tout le monde dans la rue, tu grandissais seule au milieu d'adultes et parlais comme une grande, je ne me remettrais jamais de la fois où tu as expliqué que tu avais vu un chat "se faufiler" à travers un portail.
Tellement douée, tellement drôle, une petite hyperactive qui sautait partout et qui ne voulais pas dormir le soir. Je te racontais des histoires de sirènes et de sirèneaux que j'inventais pour te faire rêver, je me suis même promis un jour de les continuer et de les écrire pour de vrai. Je t'aime tellement, tellement fort. Ma sirène à paillettes. Je t'imaginais grande. J'y pensais parfois. Je me disais, quand j'aurais 28 ans, tu en auras 14. L'âge que j'avais lors de ta venue au monde.

J'ai eu 28 ans y a 3 semaines. Et merde. On y est. Ça fait plus d'un an que je n'ai pas vu ton visage. Putain de famille. Sache que si j'ai tenu bon si longtemps sans faire la guerre, c'était pour toi. Juste pour toi. Pour tes cils noirs et tes cheveux dorés. Sache que j'ai du partir en guerre parce que tout allait trop loin, qu'un petit quelqu'un est né il y a 21 mois, et qu'il avait besoin de moi. Il avait besoin d'une maman qui ne soit pas trop cabossée, alors je me suis décidée, j'ai arrêté de me faire du mal et j'ai créé un cocon autour de nous. J'ai perdu quelqu'un au passage. Toi.
Je te jure que je n'avais pas le choix. Que ça m'a bouffée depuis tout ce temps, et que les larmes roulent sur mes joues dès que j'y pense un peu trop. Je suis désolée ma sœur, je suis tellement désolée.
Sache que je ne t'ai jamais oubliée. Sache que tu es toujours ma petite sirène. Je t'en supplie, reste la même. Ne m'oublie pas toi non plus. Je ne t'ai jamais abandonnée. Je n'ai pas eu le choix, c'est tout. J'ai tenu parce que tu étais là et que je ne pouvais pas me résigner à couper les ponts loin de toi. Quand Aaron est né, j'ai eu peur qu'il connaisse tout ce bordel, mais j'ai continué, pour toi.
Un jour, j'ai vu qu'on m'avait menti pour Noël. J'avais un nouveau-né de 24 jours, et vous partiez à la montagne. C'est la vie, joyeux Noël, je pense à vous, je vous embrasse, on se verra à Paris, plus tard, en rentrant, oui, on s'appelle.
6 mois plus tard, merci Instagram, je découvrais que vous étiez bien à Paris ce jour-là, que c'était tellement plus facile de me faire croire que vous étiez loin, et que surtout, qu'il valait mieux fêter Noël sans nous. Plutôt mentir à sa propre fille que d'ouvrir des cadeaux avec elle. Plutôt inventer une histoire que de voir son petit-fils de 24 jours pour la fête la plus enfantine et la plus magique que l'Homme ait inventé. J'aurais dû deviner. Tu te souviens, le soir de ton dixième anniversaire, cet avant-goût, comme un avertissement, quand l'ascenseur s'est refermé, que je pleurais comme un gamine du haut de mes 26 ans, avec cette famille qui commençait déjà à fissurer, et ces mots que je n'oublierais jamais "Oh, toute façon t'es juive maintenant, tu fêtes pas Noël".
Elle voulait déjà tout dire cette phrase monstrueuse, comme si j'étais devenue une étrangère en accrochant une étoile à mon cou. Ce Noël 2014, ce mensonge découvert 6 mois plus tard, celui qui venait s'ajouter à toutes les peines d'avant. C'est comme si les plaies s'étaient brusquement rouvertes. Le sang s'est répandu comme un fleuve, plus rien ni personne n'a pu l'arrêter.
Fini. Tout est fini.
Adieu.

La décision la plus difficile que j'ai prise de toute ma vie. Pardon, pardon. Rien de tout ça n'est de ta faute, tu subis, tu es mon dommage collatéral le plus violent, le plus dur, le plus inacceptable.
Je vais te dire comment je tiens sans toi. Tu es ma fée clochette. Je t'ai en permanence quelque part dans mon cœur ou ma poche, je pense à toi, à nos soirées pyjamas, je pense à ton sourire, à ta petite cicatrice sur le nez, à tout ton être, à tout ce que tu me faisais rire, ta tendresse, ta douceur, ta folie, voilà, je pense à toi, j'ai mal, mais tu agites quelques étoiles, et je souris en souffrant. J'ai de l'espoir. Je t'aime jusqu'à la fin des temps, je t'aimerai même si tu m'en veux à mort un jour, je m'y prépare, je m'en fous, je t'aime. Je sais qu'un jour tu comprendras.

Je le sais ma sirène.
Un jour, on se retrouvera.


© Ourson Chéri




Commentaires

Anonyme a dit…
Un mot... enfin non deux : magnifique et tellement émouvant !
Zut ça fait 3, qu'importe, c'est tellement touchant qu'aucun mot est assez beau.
J'espère que vous vous retrouverez... nan attends, j'en suis certaine ! C'est tellement dommage, encore un coup de l'ignorance et l'esprit trop étriqué de certains.
Moi je suis devenue musulmane, mais heureusement pour moi personne ne m'a mise à l'écart. Ma petite soeur et moi somme restées très proches... heureusement.

Pensée pour vous deux :)
Léa
Pauline a dit…
Ce texte m'a bouleversée. Je suis hyper heureuse d'avoir découvert ton blog car tout ce que tu écris me touche énormément.
Anonyme a dit…
Quel jolie texte rempli d'émotions ! Très touchant. J'ai découvert ton blog il y a peu de temps et autant dire que j'apprécie beaucoup ta façon d'écrire, quel plaisir de te lire.
Anonyme a dit…
Hyper touchant, j'espère pour toi que tout s'arrangera avec ta petite sirène.
Bon courage ma belle 😘

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