Quand je serai grande (mood #7)

Je travaillerai dans un bureau, j'aurai des piles de dossiers empilés à côté de moi et un mug plein de café, comme dans les films américains.
Je mettrai des jupes crayons avec la chemise rentrée dedans. J'aurai des cheveux longs et brillants, je me maquillerai en oeil-de-biche parce que c'est le plus beau maquillage qui existe, et je porterai des talons aiguilles.
J'aurai un appartement avec une double porte comme dans les vieux immeubles parisiens, des moulures, un parquet bien brillant qui grince quand on marche dessus, même qu'on est obligé de se mettre sur la pointe des pieds la nuit et on finit par connaître par coeur celles qui grincent beaucoup et celles qui ne grincent pas du tout. Un balcon qui courre le long du séjour-salle à manger. Je serai au 8ème et j'aurai une vue sur le canal Saint Martin. A l'aube les rayons du soleil passeraient, je profiterai de ce moment divin, quand on est le premier à se lever et que tout le reste de la maison dort, pour deviner à travers les fenêtres la rumeur de la ville, lovée dans un pantalon de pyjama en flanelle, en sentant l'odeur du café qui s'écoule.
J'aurai une famille rien qu'à moi. Je serai heureuse.


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J'ai 27 ans et demi. Il n'y a pas d'âge pour préciser et demi. J'ai déjà eu du mal à réaliser les 27, alors les 28 ans vont douloureusement passer. D'où la nécessité de préciser le demi, histoire de s'y faire psychologiquement. J'ai découvert l'endroit où ma peau commençait à marquer. Je devine mes futures rides et j'ai acheté une crème anti-âge, en prévention. Les talons aiguilles de jour comme de nuit, je l'ai fait, il y a plusieurs années, et puis un beau jour j'ai travaillé à plein temps, avec 2 heures de transports à la clé, et là je me suis dit ça va bien les conneries, alors j'ai acheté des bottes cavalières et des superstar. J'ai bien une pile de dossiers virtuels à traiter sur le bureau de mon ordi, j'ai aussi réussi à obtenir le mug de café, c'est déjà ça. J'habite très loin du Canal Saint Martin, et seulement au deuxième étage, sans balcon. Pas de moulures, mon parquet est faux, et ma porte d'entrée, bien que d'une largeur honorable, n'est clairement pas dans les dimensions escomptées à l'époque où l'on pouvais rêver sans filtre, sans honoraires d'agence, sans prix du marché et sans dossier complet avec garants. Je ne suis jamais allée sur la route 66 comme je me l'étais promis "pour l'été de mes 22 ans". Je n'ai toujours pas de tatouage alors que j'en parle depuis 3 ans. Je me lève la première, mais je ne me fais pas de café, jamais de la vie, quand mon réveille sonne, il est 5 heures et demi. Ma machine à café réveillerai tout le monde, de toute façon il n'y a pas de rumeur de la ville puisqu'il n'y a pas un pèlerin dans la rue, et encore moins d'aube ou de rayons de soleil qui transperce mes carreaux sales, puisqu'il fait nuit noire. Les volets restent fermés, je prends mon pass navigo, bonne journée.
Je suis restée la fille imparfaite de mon enfance. Pas de wonderwoman en jupe crayon, je suis toujours en retard, j'ai parfois les cheveux gras, et je courre après mon RER, même à 27 ans et demi.

Dans la liste de mes rêves, j'avais :
-me baigner sur l'île de La Plage en Thaïlande
-vivre un soleil de minuit et voir une aurore boréale
-nager avec des dauphins
-traverser les USA en voiture
-visiter le Japon avant qu'il ne disparaisse sous une plaque sismique
-me faire tatouer
-gagner une fortune au casino
-visiter le Machu Picchu
-prendre des cours d'arts martiaux

J'ai pu cocher une croix en juillet 2015, j'ai nagé avec des dauphins sauvages en pleine Méditerranée.

Il me reste beaucoup de rêves à réaliser. Mais j'ai quelque chose.

Il y a bien quelque chose que j'ai réussi, dans ce bordel le plus total. Le meilleur de tous mes souhaits, le plus précieux, celui qui ne s'achète pas, ni chez logic-immo, ni chez Zara.
J'ai ma famille. Ma toute petite famille.
Le mari, avec lequel je m'embrouille souvent parce qu'il ne m'écoute jamais, et que j'aime éperdument même s'il joue à Clash of Clans.
Et il y a le nounours, mon fils, celui qui nous fait des crises de comédie en se raidissant violemment quand on dit "non", et qui nous sourit amoureusement à chacun de ses réveils.
Depuis "eux", chaque matin ressemble à ceux que j'avais imaginés. Je me lève -dans le noir, j'entends leur ronronnement commun de gros dormeurs, je me prépare -en silence, je les embrasse de loin, je ferme la porte tout doucement derrière moi, en les imaginant encore en train de rêver.
Ils sont beaux, ils sont en paix, ils sont en bonne santé, et ils m'aiment.
Ils m'aiment avec mes superstar et mes cheveux qui regraissent trop vite. Quand je rentre, le soir, ils me sourient.
Finalement, je crois que la case la plus importante, je peux la cocher.

Je suis heureuse.



© Ourson Chéri




Commentaires

Barbara Dahan a dit…
Comme d'habitude j'adore te lire
pasdapplipourca a dit…
C'est trop bien dit.
Tu es très agréable à lire. Deux remarques pour ma part :
- clash of clan : arghhhhhh ! Pareil ici ça m'eneeeeeerve !
- 5h30 ! ! Mais c'est pas humain une heure pareille ! Je vis en banlieue et travaille sur paris don j'ai également le droit à du transport matin et soir (...) mais 5h30 ! Tu es bien courageuse !
stephtlnd a dit…
très joli texte comme souvent.
Moi c'est 6h00 et leagh of legend pour le reste tout pareil.
marieandrose45 a dit…
Je me reconnais tellement dans tes petites textes, du haut de mes 27 ans et demie, de mon reveil à 5h30 (bien que je n'ai pas pas 2h de transport car je ne vis pas à Paris) et dans ma vie imparfaite mais qui contient pourtant l'essentiel : ma fille, mon homme, la santé, la vraie vie quoi!
Sophie a dit…
Ca me parle beaucoup...l'appart parisien de mes rêves, avec parquet chevrons, la vue sur la Tour Eiffel pour moi ;-)

Je voulais me lancer dans un boulot qui envoit des paillettes. Puis mon train a changé de direction, pour mon plus grand bonheur. Et les paillettes, c'est mon Aaron (et oui, aussi !) qui me les envoit au quotidien...

Juste un petit bémol : ce sont pas des comédies pitiééééééé !!! Des frustrations, des émotions, peut-être qu'on ne les comprend pas ou qu'on arrive pas à les gérer, et on préfère mettre ça sur le compte des "caprices", mais non...vraiment.

Pour finir, une petite citation de Janusz Korczak qui en dit long (en intro du livre "Au coeur des émotions de l'enfant", d'I. Filliozat, une très bonne lecture au passage !) :

"Vous dites :
c'est fatigant de fréquenter les enfants.
Vous avez raison.
Vous ajoutez :
parce qu'il faut se mettre à) leur niveau,
se baisser, s'incliner, se courber, se faire petit.
Là, vous avez tort.
Ce n'est pas cela qui fatigue le plus.
C'est plutôt le fait d'être obligé de s'élever
jusqu'à la hauteur de leurs sentiments.
De s'étirer, de s'allonger, de se hisser
sur la pointe des pieds.
Pour ne pas les blesser."
Unknown a dit…
Magnifique! Quand je vous lis j'ai l'impression de l'avoir écris (bien que je n'ai pas vos talents de rédaction).
Anonyme a dit…
Magnifique... merci pour ce partage

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