17 SA et un petit ballon

Ce soir-là, une dame m'a proposé son strapontin. Elle était mignonne, parce qu'il y en avait plein d'autres de libres. J'ai décliné, je me suis assise pas loin. J'ai senti qu'elle avait envie de parler. Elle a profité de mon mini-bidon pour engager la conversation, j'ai répondu poliment avec des phrases fermées, comme moi, parce que je n'aime pas parler comme ça aux gens que je ne connais pas.
On est en juin. Je suis enceinte de 17 SA, une date assez relou, puisqu'on ne sait pas vraiment à combien de mois on est. 15 semaines de grossesse, 3 mois et demi, 4 mois bientôt, voilà, quelque chose comme ça.
Il fait encore jour, il est 19h30 quand je franchis les portes de la gare RER, je marche sur le parvis, ça sent l'été, les jeunes font un foot, le manège fait tournoyer les enfants et moi je rentre à la maison. Je fouille un truc dans mon sac, toujours porté sur l'épaule droite. C'est moi la prems, comme d'hab. Le mari arrivera dans une demi-heure.
Ces 30 minutes seront une éternité. Je remets la anse de mon sac sur l'épaule et c'est là que le temps s'arrête.
Je n'ai pas le temps de le voir arriver.
Un ballon. Tout droit, sur moi. Non, pas sur moi. Sur mon bébé.
Il atterrit en plein sur mon ventre, avec la violence de mon insouciance coupable. Je me plie en deux, m'accroupis, et quand je réalise ce qu'il vient de se passer, les larmes coulent instantanément. Je ne sais même pas si j'ai mal, je crois que non d'ailleurs, mais j'ai peur.
J'ai peur pour mon bébé, mon tout petit bébé de 15 semaines qui vient de se manger un ballon de foot. Les gens s'attroupent, les jeunes s'excusent, les femmes m'aident à me relever, je lâche que je suis enceinte en essuyant mes larmes, comme si ça allait changer quelque chose, de toute façon c'est trop tard, c'est la connerie de la vie, c'est de la faute de personne, et c'est mon sort tout entier qui joue à cause de ce ballon. Tout le monde est là, à vouloir savoir si ca va, c'est très gentil, mais c'est trop tard messieurs-dames, parce que je suis enceinte, oui, de 4 mois, j'ai la flemme de dire trois mois et demi, alors j'arrondis au plus haut, comme pour légitimer ma peine et mon inquiétude.
Je marche en regardant dans le vague et arrivée devant chez moi je m'assois sur un rebord de résidence, je l'attends comme ça, presque assise par terre, comme une collégienne.
Je le vois arriver au loin. Incrédule. Les larmes reviennent, sa colère monte, moi je n'en veux qu'à la vie, d'être sortie cette seconde-là, avec mon gros sac porté du côté droit quand le ballon arrivait à gauche. On va faire quelque chose d'utile, puisque se révolter ne sert plus à rien, on va aller droit aux urgences. On va monter en voiture, 20 minutes interminables dans un silence étouffant, celui pendant lequel on se demande chacun de notre côté sans jamais oser le dire à voix haute si notre poivron va partir aussi vite qu'il est arrivé dans nos vies.

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"Vous êtes enceintes de combien?"
17. Je suis à 17 semaines d'aménorrhée. 3 mois trois quarts. Vous savez ce que ça veut dire ? Je ne suis pas encore à 4 mois, ni même à la moitié. Mais je sais que je l'aime déjà. C'est mon bébé et il va tenir le coup, parce que je refuse de le laisser partir, je veux encore le voir pousser, agrandir mon ventre, déformer mon corps, autant qu'il veut, je veux qu'il grandisse comme c'était prévu, je veux le sentir me donner des coups le soir avant de m'endormir pour me rappeler qu'il est toujours là, je veux voir sa bouille à la prochaine écho, bientôt. Je veux savoir qu'il va bien.

3 médecins passent, ils parlent d'un hématome sous chorial, personne ne me dit c'était là avant, si c'est là à cause du ballon, si ça partira tout seul ni si ça ne veut rien dire. Mais on me déclare le plus important : le bébé bouge bien, le coeur est parfait, vous pouvez rentrer chez vous, j'écris une note, il faudra la remettre à votre gynécologue pour surveillance, merci madame, au revoir.
La note, je la prendrai, et la lirais 10 fois, 50 fois, pour l'interpréter, comprendre, essayer d'analyser. A ton avis, il est plutôt confiant ou inquiet, serein, hein, oui je trouve aussi, il a écrit une note comme ça, pour le principe, transmettre l'info, mais il est pas paniqué quand on le lit. Non. Pas paniqué.
Moi je ferais comme si de rien n'était et je retournerais travailler.

Je vois ma gynéco, elle tique d'abord sur le nom de ce sympathique médecin des urgences qui lui "laisse de la lecture" et qui était un ancien camarade d'études. Elle prend connaissance de ma mésaventure avec un sourire en coin -pendant que j'hésite à lui hurler que l'important c'est mon bébé, pas le flirt de sa 5ème année, connasse. Je me contente finalement de patienter en silence. Elle fait l'écho et me dit que "ça a l'air d'aller" et c'est là que je découvre l'impitoyable monde médical, celui qui n'ose jamais être rassurant de peur qu'on lui colle un procès si jamais quelque chose finit par clocher. J'ai donc vécu les semaines suivantes avec cette peur sournoise, ces inquiétudes qui remontent à la surface au beau milieu du jour et de la nuit, à me poser mille questions sur l'avenir de ma grossesse et de mon bébé, sans jamais pouvoir répondre clairement à ceux qui prendraient de mes nouvelles.

On me racontera des anecdotes effrayantes, d'autres histoires de ballons dans le ventre pour qui tout finit mal, vous savez juste pour le plaisir de raconter que l'on "connait quelqu'un qui a eu pareil". J'écrirais en cachette à chaque consultation, dans une note de mon portable, la taille de l'hématome, et je tiendrais des statistiques pour voir s'il rétrécit. Une fois je me rendrais compte qu'il a grossi et j'essaierais de relativiser. La gynéco ne s'en ferait pas autant, elle rappellerait juste que "ça a l'air d'aller". Et puis, un jour, j'oublierais. L'hématome disparaitrait par miracle. Tout irait bien à nouveau, je verrais mon ventre grossir, je le sentirais donner des coups le matin après mon café, je verrais sa bouille à l'écho et je saurais que tout va bien.
Le mari dédramatisera tout ça en affirmant le plus sérieusement du monde que notre poivron sera footballeur. La vie reprendra. Sans terreurs nocturnes.

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Ce soir, je suis arrivée chez la nounou sous un soleil radieux, avec mon sac toujours à l'épaule droite. Pendant que je dépliais la poussette, Aaron en a profité pour jouer dans le jardin avec un ballon de foot en mousse. J'ai aussi shooté dedans pour rigoler, le ballon a roulé jusque sous la voiture et puis la nounou m'a dit "Attention, hein, ce ballon c'est toute sa vie, il joue avec tout le temps, il l'adore".
Là je me suis rappelée.
Ce jour de juin 2014, j'avais trouvé la vie très injuste.
Aujourd'hui, je l'ai trouvée ironique, et très belle.

Pour l'accident de ballon, pour m'avoir permis de comprendre si vite comme mon bébé était précieux à mes yeux, pour me l'avoir laissé en bonne santé, et pour tous les jours où je le verrai jouer au football désormais... Merci la vie.



© Ourson Chéri

Commentaires

Melamoureuse a dit…
Merci Delphine pour ce nouvel article. Un article qui me tient en haleine, comme d'habitude, et qui me met les larmes aux yeux (comme la plupart de tes écrits). Merci de partager autant.

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