Un jour, on sera 4

On a des repères, des points d'attaches, des rues favorites, des trottoirs qui raconte une histoire.
Moi, c'est les apparts. Tous les endroits où j'ai vécu disent quelque chose de ma vie. Tous marquent un tournant. Et tous se sont agrandit avec mon coeur, bizarrement.


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D'abord, j'étais seule.
J'ai déménagé avec mon père et mon oncle, à 20 ans et demi. Comme j'avais pas de cartons, j'ai tout mis dans des sacs poubelles. Je n'ai rien trié. Je renversais les tiroirs pleins directement dans les sacs. Je ne pouvais pas vivre chez lui, alors je me suis débrouillée et j'ai eu de la chance y paraît. Un loyer de 650€ pour 30m2 dans le 15eme, une aubaine vous me direz, mais 650€ c'est toujours trop quand on est étudiant et qu'on bosse à mi-temps. La vie est faite ainsi, j'étais seule et à découvert de deux fois mon salaire, mais je bouffais de la bolo aux pâtes tous les soirs, je prenais des douches de 25 minutes et je me couchais à 2h du matin en écoutant 18 fois la même chanson si ça me chantais.
Un jour je découvrais que l'appart' voisin se libérait et je mettais ma cousine sur le coup pour vivre le vrai remake de Friends. Les murs étaient fins, je l'entendais éternuer le matin. Elle éternue toujours le matin. Je squattais sa machine à laver et en échange je lui faisais parfois à bouffer. La vie n'a jamais été simple mais j'étais heureuse.

Puis, il y a eu lui. Qui est entré dans ma vie un mois après mes cartons-sac-poubelle, et qui a presque vécu là pendant 5 mois. Après, il est parti à l'étranger, c'était prévu, c'était comme ça. Il partait, on verra ce qu'on devient, on verra si l'amour est plus fort. Si on doit vraiment être ensemble, ça marchera, ce sera le destin, ça tombe bien on y croit, nous, au destin. Il est parti 6 mois. Un jour je vous raconterai ça. Le plus important, c'est qu'il est revenu, il me l'a annoncé quand je coupais des oignons, je reste avec toi, voilà, je ne repars pas.
Un jour il y a eu ses cartons. Des vrais, pas des sacs poubelles tous pourris, on a viré mon lit 90 et on en a eu un plus grand, dans lequel on ne dormirait pas collés au mur. Il prenait toute la place dans la chambre, mais une deuxième pièce dans un 30m2, c'était une aubaine ça aussi.
Monter l'armoire Ikea, manger un deluxe sans fromage, emménager avec David. C'était mon pseudo Facebook ce jour-là. C'était le printemps, on était rien que nous deux et la vie était déjà belle.
Vivre ensemble. Bonjour, ça va, t'as bien dormi, tu sais, j'aime remplir à ras-bord mon café, et le boire tout le long de la matinée, même froid, c'est dégoûtant hein, mais c'est moi, oh, puis tu verras, il n'y a pas que ça.
Un jour on en a eu marre de passer en crabe entre le lit et l'armoire PAX, alors on a pris 10 m2 de plus, quelques rues plus loin, allez je fais la fausse modeste, au pied de la rue du commerce et de la Motte-Piquet, mon quartier préféré dans la plus belle ville du monde, l'appart' était penché comme la tour de Pise et la chambre était plus grande que le salon, la cage d'escalier aurait pu servir de décor pour un thriller psychologique, mais il était parfait. C'est dans cet endroit qu'il m'a demandé en mariage et qu'il m'a fait un bébé, alors, forcément, ça reste. On a encore déménagé, quand on a décidé qu'on voulait être trois, on a eu des cartons et cette fois même un camion.
Je me souviens l'avoir longuement contemplé cet appartement vide. Tout le monde était en bas, il ne manquait plus que moi, j'ai jeté un dernier coup d'œil à la chambre, j'ai souris en pensant qu'on avait peut être fait un bébé ici, j'ai claqué la porte, une dernière fois, et une semaine après il y avait écrit "enceinte" sur le test.

On passait à trois.

J'ai vécu à Paris, Neuilly-sur-Seine, re-Paris et un beau jour de mars 2014 j'ai découvert ce que ça faisait de prendre tous les jours le RER pour une heure à l'aller et une heure au retour.
Je m'en fous, j'attends un bébé. Je passe les heures de train à parcourir les forums de grossesse. Lire quelle taille il fait aujourd'hui, où en est-il mon petit poivron, quelle partie de son corps est-elle en train de se développer. Me demander s'il me ressemblera. Je préfère pas, je me déteste déjà, faites qu'il ressemble à son père, comme ça il s'aimera. C'est des conneries. Même s'il me ressemble, je lui apprendrai à s'aimer, il sera le plus beau du monde puisque ce sera le nôtre. Le bébé de la Terre et la Lune. Pendant 2 ans, je travaillais à 10 minutes a pied de chez moi et il a fallu que je tombe enceinte pour aller en banlieue, on est des marrants nous, mais on s'en fout, on l'a fait, j'ai jeté à la poubelle mes deux arrêts. On ira au bout, le poivron et moi. Spoiler. On y est arrivés.

Un jour, on déménagera encore. Il nous faudra une nouvelle chambre, une cuisine qui soit dans le salon pour que j'arrête de faire des aller-retours en hurlant "j'ai rien entendu, attendez moi pour raconter", une baignoire parce que même si je déteste les rideaux de douche je rêve de siroter un verre de rouge dans un bain moussant orné de bougies chauffe-plat et de pétales de roses. Un jardin peut-être. En tout cas un endroit où fêter l'anniversaire de ceux nés l'été, installer une mini-piscine pendant la canicule et un canapé rond géant digne du Club Med où l'on pourrait faire la sieste au printemps.
Un jour on sera 4. J'espère que nos enfants auront un talkie-walkie pour parler secrètement à travers leurs chambres, se feront des câlins maladroits, auront des étoiles dans les yeux le matin de Noël, un plat préféré qu'ils sentiront parfois en rentrant à la maison, des cachettes secrètes où planquer des bonbons sans qu'on ne les voit, et un côté du canapé qu'ils revendiqueront farouchement comme le leur, quitte à dessiner une frontière imaginaire.
Un jour on sera 4 et le mari et moi on sera officiellement "mariés, deux enfants". On s'engueulera sûrement encore parce qu'il n'a pas bien écouté mon monologue passionnant, ou que j'ai encore oublié de ranger le courrier.
Un jour on sera 4 et on se rappellera sûrement avec amusement le lit de 90 cm et la première armoire PAX qu'on avait dû démonter et remonter. On maudira toujours les notices Ikea mais on ira encore acheter les commodes des enfants là-bas. Quand on sera 4, il faudra que j'apprenne à partager mon temps et multiplier mon amour. Il faudra que mon fils sache comme il est aimé pour être heureux de devenir l'aîné. On verra ce jour-là, on lui apprendra et on lui montrera.

Je suis tombée amoureuse dans mon premier appart, dit oui à l'amour de ma vie dans le deuxième, et perdu les eaux dans le troisième.
Le temps de la sauce tomate aux pâtes devant Garden State jusqu'à 2h du matin me semble avoir existé il y a une éternité.
Maintenant, j'ai 28 ans, mes yeux se ferment irrésistiblement avant minuit et il y a des cœurs sur cette Terre qui battent pour moi.

On restera peut-être 3 pendant encore quelque temps.
Mais un jour on sera 4. Ou même 5. J'en sais rien. On verra bien.
Je pourrais vivre n'importe où.
Dans n'importe quelle ville.
Je ne serais plus jamais seule.
J'ai une famille.


© Ourson Chéri



Commentaires

Océane Tanguy a dit…
La vache comme je me retrouve et la fin.. La dernière phrase. C'est moi, où en tout cas le futur moi. J'ai l'impression de pouvoir écrire la même chose, a quelques détails près.
Merci pour tes mots, merci d'être si inspirante.

Des bisous a vous trois
Lila a dit…
Très émouvant comme article ...
Anonyme a dit…
Magnifique !
Julie Favre a dit…
Comme d'habitude pleins d'émotion qui me mette la larme à l'oeil à chaque fois. C'est juste magnifique. Les mots de la fin sont parfaits. Merci pour tout ça ma jolie Delphine.
Mais comment fais-tu pour que l'on se retrouve autant dans ta propre histoire ? Ta plume vient nous chercher au plus profond de notre âme. Tes descriptions nous touchent si loin au fond de notre cœur. C'est ton histoire, ta vie, ta famille, mais... mais pourtant j'ai l'impression que tu as écrit tout cela pour moi ! Tu nous fais rêver et tu fais ressortir le meilleur de chacune de tes expériences. C'est magnifique !
Anonyme a dit…
Vraiment très bien écrit. la petite larme à l'oeil à chaque fois...

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