Une barbe à papa qui ne fondrait jamais, s'il vous plaît

Hier aux États Unis c'était Thanksgiving et à cause de l'impérialisme américain on est a deux doigts de regretter de n'avoir rien à fêter nous aussi à grand coups de dinde farcie et de sauce au cranberry. Je vois fleurir sur les réseaux sociaux les messages philosophiques de mes célébrités préférées, et à défaut d'être à la table or et pivoine de Kylie Jenner en Californie, ce soir, je partage avec eux une chose. 
La gratitude.  

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Nous sommes le 25 novembre 2016. J'ai chopé un petit rhume la semaine dernière et j'ai des cernes de 10 kilomètres, mais à part ça, je suis en bonne santé. Au dessus de ma tête il y a des voisins, d'ailleurs ils font tomber beaucoup de choses ces cons, ça nous fait sursauter le soir et on a toujours peur que ça réveille Aaron, mais encore au dessus d'eux, il y a un toit, et rien ne bat ça. 
Un travail, un RER trop souvent en panne, et une autorisation de découvert. Un dressing mal rangé, beaucoup de chaussures mais pas assez de jeans. 
Une cuisine avec des shots en guise de coquetiers et mon rêve ultime de la première fois que j'ai emménagé, un appareil pour faire les croque-monsieur. 
Une douche avec deux jets, dont un façon pluie, mais pas simultanés, d'ailleurs nous fait chier. 
J'ai un bien joli confort matériel. Je me dis souvent que c'est moins que Bill Gates mais plus que les gens qui ne mangent pas tout les jours. 
Je sais qu'il y a une étoile insolente qui flotte au-dessus de moi et je crève d'envie de sourire bêtement rien qu'en y pensant. Parfois j'ai l'impression d'avoir tellement de chance dans la vie que j'ai peur qu'elle me file entre les doigts et que mon bonheur s'évapore comme fond la barbe à papa. 
Je me raisonne. Pour ne pas me porter malheur, j'essaie de penser aux gens qui ont encore plus que moi, en me disant égoïstement que si la vie doit équilibrer, elle leur prendra d'abord à eux.
Mon fils a bientôt deux ans. Il joue à cache-cache avec des légumes en tissu Ikea et sait compter dans le désordre.  Il refuse de dire son prénom mais j'ai découvert hier qu'il savait le prononcer. 
Quand il rit très fort, il a un rire muet, et c'est la chose la plus magnifique que j'ai vu de ma vie, j'en pleurerais. 
Il aime faire le ménage avec un vrai produit mais en disant "pschit-pschit" pour faire semblant. 
Quand il est de bonne humeur il nous fait des regards en coin en disant "coucou" pour nous faire craquer. Il aime les pâtes, les salades de tomates, les petits pois, les brocolis, les haricots verts en persillade et la quiche. Il n'a jamais bu une goutte de coca mais il pique parfois dans les cafés, après le diner. Il trempe ses madeleines dans la citronnade, l'un de ses papis dit fièrement que c'est ses racines tunes(isiennes) qui ressortent. Il passe deux heures dans la douche à fabriquer de la mousse et l'étaler sur la porte en verre. Il réclame parfois des câlins en se jetant contre nos jambes, fait des vrais bisous et colle sa joue contre nous quand il passe en mode glue.  
Aaron aura 2 ans dans 6 jours et il est le plus beau cadeau que j'ai jamais reçu de la vie. Parfois je me surprends à le regarder et me demander si c'est bien moi qui l'ai fait. 
Heureusement on était deux, ça m'aide à réaliser. Et puis ça tombe bien, parce que je suis reconnaissante pour lui aussi. Jamais dans la vie je n'aurai réussi sans un mari aussi fou dingo, hilarant, stressé, amoureux, sensible, secret, dormeur, loyal et droit. Un qui me ferait rire juste parce qu'il me voit contrariée et me dirait chaque jour comme il est fier de moi. Un homme qui me croit quand je lui parle du harcèlement de rue, qui se révolte avec moi, qui m'a fait passer de femme fragile complexée à femme presque sûre d'elle qui croit très fort en ses rêves. Un homme qui écoute mes plaintes parfois mais m'encourage surtout à me dépasser, pour ne virer ni princesse ni aigrie. Un homme qui aura un jour une fille et en fera une guerrière. Bordel, s'il savait comme je suis fière du père qu'il est. 

Alors ce soir il n'y a pas de table en or recouverte de pivoines ni de dinde farcie, juste le reste de quiche d'hier et des légumes vapeur de chez Picard parce que j'avais la flemme. Il y a quelques éclats de rires et les larmes cachées qui les accompagnent, pour se rappeler chaque jour qu'on les as, eux,  même si c'est trop précieux pour être à nous, même si c'est trop éphémère, trop bon, même si ça fond. 
Depuis deux ans mon pays a l'air en guerre, et moi au fond j'en ai rien à foutre des primaires. 
Je dis juste merci à la vie, de m'avoir laissé tous ceux que j'aime en bonne santé, avec un toit de voisins maladroits et deux ans de rires à nous trois. Merci. Pour aussi longtemps que ça durera. 


© Ourson Chéri 






Commentaires

Lisa Girardi a dit…
Texte très émouvant, delphine tu es une artiste .... pfiou les larmes aux yeux !
Unknown a dit…
C'est magnifique ... Delphine ...
Emilie a dit…
Merci pour cette grâce de savoir écrire ces choses toutes simples et magnifiques en même temps
MummyPoule Julie a dit…
Salut Delphine , je te suis depuis maintenant presque un an et grâce à toi j'ai enfin eu l'odace (rire) de créer mon blog. Grâce à toi qui m'a fait couler quelques larmes certaines fois. Tu à un vrai talent d'écriture ! Continue comme ça je me régale à te lire! Moi ça y est hier je me suis enfin lancer, ce monde de blogueur me fait un peu peur car je suis novice en la matière. Il y a un petit clin d'oeuil pour toi sur mon blog , si cela t'ennuie n'hésite pas à m'en faire part! Bref j'adore tes écrits je suis fan quoi 😉 Merci encore pour tous ça !

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