Tiens-toi droite



Je suis voûtée. Je me tiens comme ça tout le temps. Même debout. Assise on dirait presque que je suis atteinte d'une maladie osseuse tant ma colonne est pliée. En Thaïlande, on a plaisanté là dessus avec G qui se tient parfaitement droite en tout circonstance. C'est tellement plus joli et élégant. Pourquoi j'ai la flemme de me tenir comme ça. En plus elle a raison ça doit pas être bon pour moi. En fait, je crois même que ça ne doit pas être bon pour nous.  


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-Allez-y, restez debout, tenez-vous droite, voilà, ah vous avez quand même une jolie scoliose hein, ok, allongez-vous, on va regarder tout ça. Ce que vous me décrivez, c'est quand même typique d'une hernie hiatale, il faudrait que vous fassiez une fibroscopie, demandez à votre gyneco. 


Le plafond est blanc, le cabinet est froid mais rassurant et il y a une petite musique de fond, style asiatique, qui passe avec un bruit d'eau qui coule, le genre de bruit qui vous donne tout de suite envie de pisser. 
Je suis enceinte de 15 semaines et je suis enfin chez l'ostéo parce que je vis un calvaire depuis deux mois. Genre celui qui vous mène limite au bord de la dépression. Si je mange, je souffre, et comme je ne suis pas devenue anorexique, ben je morfle. Chaque bouchée m'emmène en enfer, il suffit que j'attende 5 minutes et les brûlures arrivent. Je les sens monter depuis le fond de mon œsophage, je serre les dents, je ravale ma salive, je bois de l'eau pour me soulager, mais la seule chose qui me soulage, l'espace de quelques minutes, c'est avaler une deuxième bouchée. Alors j'y vais, et 5 minutes après il ne me reste plus que mes regrets. 
Au début j'ai tenu bon. 
Semaine 6, je préviens mon gynéco, il me prescrit des cachets, je vais à la pharmacie direct en me disant que je gère comme une as, que la vie est belle, et que cette grossesse sera parfaite. 
Semaine 9, je sature et les vomissements arrivent, forcément, à force de brûler, c'est tout mon corps qui rejette la bouffe. Avant les repas, après, deux heures plus tard. Mais pour Aaron, tous les symptômes hormonaux se sont arrêtés en semaine 10 alors je tiens le coup, le bout du tunnel n'est pas si loin et je découvre Inexium pleine d'espoir. 
Semaine 11, les cachets sont inutiles, ma patience a disparu, chaque repas est un calvaire, chaque jour un nouveau combat. Mon dilemme quotidien? Me demander si je dois me retenir de vomir et traîner mon mal en silence ou tout lâcher et vomir, même dans la rue. Dans le RER, dans la voiture, dehors, chez mes amis, au travail, à la maison, dans mon bain, dans la chambre, devant mon fils. Se tenir la gorge, respirer profondément pour l'éviter, finalement vomir, peu importe où, 7 jour sur 7, 24 heures sur 24. C'est mon corps qui décide à ma place, ma tête ne lui répond plus. Et tous les soirs en fermant les yeux les larmes coulent d'épuisement et de douleur. 
Les semaines défilent, le samedi est mon jour de référence, celui qui marque la date anniversaire, une nouvelle étape. Et chaque dimanche je me rends compte que rien n'évolue. Ça empirerait presque.
Semaine 14, même en vacances ça m'a poursuivi. Même au bout du monde, même sans travailler, même quand je déambulais dans la rue sous le soleil de Bangkok et que les Thaï faisaient griller leurs putains de brochettes qui me dégoutaient, même à la plage avec une coco dans la main, même le soir après avoir mangé un pauvre bol de riz gluant, partout, tout le temps. 
 
14sa+4j. Je suis rentrée à Paris.
Aujourd'hui, j'ai encore vomi au travail. Quand je me suis levée de ma chaise, j'ai vu des étoiles, il paraît que j'étais blanche comme le mur, il est quatre heure et demi, je suis partie, et je sais pas ce qu'il s'est passé, mais j'ai tout oublié. Trou blanc. Je n'ai plus de forces. C'est fini. Je me suis assise par terre sous la pluie. 

J'ai pu appeler le Mari. Je suis rentrée en Uber et je suis allée chez le médecin. Arrêt. À nouveau. La suite c'est 12 heures de sommeil, et une résolution : l'osteo. 
Hier j'étais fatiguée, aujourd'hui je suis en colère. Je veux qu'on me sorte de là. Je veux profiter de ma grossesse. Je veux que mon bébé arrête de m'entendre pleurer tous les jours. Je veux aller bien. Aidez-moi à aller bien. 

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-Ouh la la mais vous êtes complètement fermée !
-Hein?
-Le thorax, madame ! Vous êtes fermée. A double tour. Vous êtes complètement repliée sur vous-même ! Regardez, c'est dingue, quand je vous manipule, votre tête part avec le reste du corps. 
- [...]
-Vous gardez trop pour vous. Vous êtes une fausse calme, non? 
Il me sourit, jusqu'aux oreilles. Touchée. Je réponds timidement par un sourire mais je pourrais éclater en sanglots. 
-Vous somatisez vos émotions... Vous comprenez ce que ça veut dire ? Ben voila. Je dis pas que tout vient de là hein, votre reflux il est costaud, mais vous vous repliez beaucoup trop sur vous aussi... votre corps, vous ne l'aidez pas. 

Je ne l'aide pas. 
Je somatise quoi ? Tout. Je sais déjà. Je somatise peut-être la peur de ne pas être à la hauteur, la peur qu'il ne soit pas en aussi bonne santé, d'ailleurs il faudra encore un peu de patience pour le confirmer, la deuxième écho, fin février, et on sera fixés. 
Je sais, l'artère ombilicale unique est l'anomalie de cordon est la plus fréquente, mais vous savez, moi je veux juste qu'il soit en bonne santé et les autres, ceux à qui c'est arrivé, je ne veux pas savoir comment ça s'est passé. 
DPNI, prise de sang, vous aurez les résultats en janvier, ah par mail vous préférez, vous serez à l'étranger, ok. 

Relever ses mails en captant le wifi dans un salon de massage à Koh Samui. Vous aurez beau sortir d'un massage d'une heure à l'huile chaude de noix de coco pour la modique somme de 400 bahts vous somatiserez, encore. La tension reviendra, en un clin d'œil, jusqu'à ce que vous voyiez le nom du médecin s'afficher sur un mail en gras, et que vous lisiez en toute lettres "Tout va bien". Il reste l'écho morpho à passer, là on sera tranquille, mais il l'a dit, il l'a écrit. Tout va bien. 
Mon bébé...
Je vais arrêter. Je vais me calmer. Je vais y croire à nouveau. Tout va bien se passer. 
Je vais les enfermer et jeter la clé. Mon stress, mes angoisses, mes déceptions, mes peines, ma culpabilité, mon hyperémotivité, les gens méchants, les gens ignorants, les gens qui se foutent de mon bébé parce que c'est le deuxième et qu'il est invisible à leur yeux. 
Je vais arrêter de somatiser et je vais me tenir droite. 

Semaine 15 
Inexium, motilium, osteo, beaucoup de larmes et un MacDo, histoire de tout gâcher. J'ai mangé ce qui m'est déconseillé, pourtant j'ai l'impression que ça va, au moins un tout petit peu mieux. Je souris.
Le premier trimestre est fini, sûrement le pire de ma vie. 
Mais pour la première fois, j'ai senti mon bébé bouger. 
Et l'espace d'une seconde, juste le temps d'un micro coup de pied, j'ai absolument, littéralement, passionnément, tout oublié. 


© Ourson Chéri





Commentaires

servant lea a dit…
Quel article .. magnifique, juste et surtout déculpabilisant. Enceinte de 14 semaines, chaque journée me semble plus difficile que la précédente, chaque vomissement, nausée, vertige. Un arrêt de travail pour se reposer mais qui fait tellement culpabiliser. Après tout je suis juste enceinte mais tellement épuisée. Merci pour tes mots !
Altesse00 a dit…
Si je te racontais le calvaire de ma deuxième grossesse avec un bébé de 14 mois à gérer. Des nausées et surtout des vomissements du début.... jusqu'à la fin sur le mari en salle d accouchement. J ai tout essayé, tout goûté, fait toutes les méditations et prières.... essayé tous les médicaments, toutes les plantes.... j en ai pleuré, j en ai voulu à ma fille d être venue se planter dans mon ventre alors que je n avais rien demandé (#bebesurprise). J ai même pensé au pire tellement c était un calvaire (#depression)... je me revois dévaliser le supermarché à la recherche d un aliment, une boisson que mon corps voudrait bien accepter....bon j ai fini ma grossesse à boire du coca et manger des frites (les seules choses que mon corps tolérait sans dégoût et vomissement).... même l eau me rendait malade. Les vitamines je ne supportais pas donc plus aucune force dans les jambes. Mon gynécologue a fini en dernier recours Par me prescrire du donormyl qui est a une indication aux États Unis et Canada contre les vomissements.... ca m a sauvé ma grossesse on va dire... enfin je réussissais a garder les aliments, les maux de tête et les nausées diminuaient de 80% par contre le dégoût a quant à lui disparu un mois après l accouchement....

Est ce qu on oublie....franchement non. Les douleurs de l acccouchement oui mais ce calvaire non. Jusqu à présent quand j ai un dégoût qui arrive... ca me renvoit a cette grossesse.

Par contre, le bonheur à la fin de cette épreuve est surnaturel. Ma fille c est ma vie. Elle est un cadeau de Dieu.

Dans les pires moments, pense à cet être que tu tiendras bientôt dans les bras. Pense à tes bouts jouant ensemble. J espère que tous ces symptômes s estomperont bientôt.

Force et courage.

Emilie Buades a dit…
Quand je pense à tous ces gens qui disent que la grossesse n'est pas une maladie... Histoire de bien nous culpabiliser lorsqu'on est fatiguée, nauséeuse, essoufflée etc. Oui bien sûr c'est pour la bonne cause et oui bien sûr on oublie (presque) tout une fois qu'on tient notre bébé dans nos bras, mais il ne faut pas minimiser tous ces petits, ou gros, soucis, et ne surtout pas écouter tous ces donneurs de leçons ! Bon courage pour ta grossesse Delphine, j'espère sincèrement que la suite se passera mieux et que tu pourras en profiter pleinement ��

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