Dortoir et gratin d'épinards : le nounours en crèche collective

Il y a la salle de motricité, là-bas, où ils peuvent se défouler, voiture, toboggans, cabanes, ils s'amusent comme des fous, d'ailleurs dès qu'on ouvre la porte le matin, ils se ruent tous dedans, c'est leur endroit préféré. 

Par ici on est au calme, on lit des histoires, on chante des chansons, on se pose avec le doudou et la tétine, c'est souvent là qu'on s'installe avant les repas, pour créer une atmosphère plus tranquille avant de déjeuner ou de goûter. Il a une tétine, oui, et un doudou, un coussin, ah d'accord, non pas de problème, il l'appelle comment vous dites, "Coco", haha, ok c'est noté. 

Là, c'est la dinette, le coin cuisine, le coin des poupées, ici on avait créé une cabane comme une cachette secrète, avec des coussins et des dessins accrochés aux murs, ils adoraient ce petit endroit mais on l'a fermé, la mairie a trouvé qu'il n'était pas aux normes. Là ils font du bricolage, des empilements, des legos, et puis ici des puzzles, du dessin, de la pâte à modeler. On a une pièce spéciale pour faire de la peinture. Une musicologue vient deux fois par semaine, elle leur faire découvrir des instruments de musique. Et il y a Papi Pierre aussi, c'est un monsieur qui vient le jeudi matin leur lire des histoires. 

Vous avez des questions ?

Un million, je pense.

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Voilà, la crèche familiale est finie, l'assistante maternelle adorée d'Aaron est partie en pré-retraite, nous voici soudainement plongés dans le grand bain de la collectivité, celle que l'on pensait découvrir en septembre, à l'occasion de sa rentrée en maternelle, la vie est toujours pleine de surprises, ce sera janvier, et ce sera à moitié, puisque ça reste "la crèche", on a encore 9 mois avant les cartables et les cahiers de correspondance.

On a d'ailleurs trouvé ça parfait, finalement, c'est génial, il va pouvoir découvrir la vie en communauté, ça lui fera une transition, à lui, mon minuscule poussin de fin d'année, celui qui rentrera à l'école à 2 ans et 9 mois.

Il y a l'adaptation qui commence et c'est définitivement la meilleure partie, je suis là sans être là, je peux l'observer, le découvrir avec les autres, sous un jour que je ne connais pas, c'est comme quand on les espionne gentiment en train de jouer et de buller dans leur petit monde. Irrésistible.
Moi je suis le genre de personnes qui craque devant les petits riens de la vie, j'aime les failles, les vices, les préférences, les détails idiots qui rendent chaque personne si unique.
L'autre jour j'ai trouvé une fiole de chez Sephora dans la salle de bains, elle appartient au mari, il est à la recherche d'un nouveau parfum, un qui tiendrait bien, et quand j'ai vu l'échantillon, j'ai réagi comme toujours, je souris et je me dis dans ma tête ma phrase préférée au monde "je l'aime trop putain, il est trop mignon".  Généralement j'envoie un petit coeur par texto, lui ne comprend pas trop et puis je passe à autre chose, la vie continue, jusqu'au prochain clin d'oeil.
Le mari adore sentir son propre parfum, n'aime pas les cacahuètes dans les snickers et raffole des croûtons dans les salades (à l'ail surtout sinon "aucun intérêt"). Il se sèche toujours avec une serviette avant de mettre son peignoir en sortant de la douche (WTF), rit devant Touche pas à mon Poste (souvent à cause de Jean-Michel Maire), et aime par-dessus tout faire ses comptes.
Quand mon fils est né, j'avais une hâte, c'était de découvrir ça. Ses manies, ses goûts, ses particularités. Je les ai souvent racontées dans les articles moisniversaires. Aujourd'hui, à 2 ans et 3 mois, il vendrait son Coco pour un Napolitain, s'assoit tous les soirs sur le plan de travail de la cuisine pour me regarder faire à manger, pleure toujours au réveil de sa nuit ou de sa sieste, voue une passion aux requins qui s'appellent tous Bruce (cf Le Monde de Némo), d'ailleurs on enregistre immédiatement quand on tombe sur un reportage National Geographic, il s'est fabriqué un mini-coin cachette derrière le canapé où chaque soir il amène les trésors de sa chambre, n'aime pas la vinaigrette dans les crudités, mange les brocolis avec du parmesan rapé et de l'huile d'olive, comme moi, et des liégois comme papa.

Dans le jargon Aaron, il y a des mots semi-transparents: kaya (chocolat), guedille (crocodile), kisine (cuisine), gadin (requin), poétin (napolitain), cassé (café), youge (rouge), et l'éternelle et toujours aussi incompréhensible : tata (cuillère). Il désigne à la perfection "ça" avec un petit ton autoritaire et se plains avec tout autant de facilité de chaque situation qui l'ennuie profondément en cessant de tenir sur ses jambes tout en scandant "pas çaaaa".

Voilà, lui, c'est mon fils, la prunelle de mes yeux, mes yeux gris, ma peau tout pâle, mes cheveux sauvages, ma bouche en coeur, mon sourire ravageur, mes petits doigts potelés et toutes les mille et une manières qui sont les siennes et font leur entrée en collectivité aux côtés des 23 autres enfants, qui sont sûrement eux aussi la prunelle des yeux de leurs parents mais pour moi, des inconnus, des étrangers, des dangers potentiels et des copains peut-être, j'espère.

J'espère que dans ces 23 aucun ne lui fera de mal, ne lui tirera les cheveux, ne lui volera son coco.
J'espère que dans ces 23 il se fera des copains ou des copines avec qui courir en salle de motricité, dévaler un toboggan, partager sa peinture, cuisiner le meilleur faux gratin et construire la plus haute des tours.
C'est l'heure de le laisser un peu seul sans moi. De boire un café au restau d'en bas et de ne penser qu'à ça.
J'espère et j'ai peur. Les griffes sont prêtes. Faire gaffe au petit N. qui est un vrai sauvage, et au petit K. qui a l'air d'être une teigne.
Pendant l'adaptation, il est collé à moi. Mon amour, lui qui ne jure que par son père, je suis sa roue de secours mais la plus heureuse des roue de secours, les bras, oui mon coeur les bras, viens, oui je suis enceinte, ne vous inquiétez pas j'ai l'habitude, il adore les bras, et moi aussi, j'ai toujours adoré ça, même quand je serai à terme il aura toujours sa place dans mes bras. A la cantine il fait ma fierté en mangeant proprement son gratin d'épinard (deux fois) et son orange pendant que les monstres des autres tables ne boulottent que du pain et qu'il y a plus d'épinards sur leurs manches que dans leur ventre. Au bout d'une semaine, le karma me rattrapera quand on m'annoncera qu'Aaron n'a pas mangé que du pain et du gâteau.

Un jour, j'ai découvert une autre facette de mon fils quand le petit N. lui a arraché sa tétine de la bouche, qu'Aaron l'a regardé dans les yeux, repris sa tétine et pointé son index en l'air en lui assénant un ferme et très dissuasif "Non !".
Un autre jour, je l'ai trouvé en train de piquer le panier de courses (aka le faux casque de pompier) du petit K.
Il y en a qui font une tête de plus que lui, mais on me raconte qu'il se place en premier à la queue-leu-leu pour aller à la cantine.

Bref, je me suis rendue compte que mon fils était un petit garçon comme les autres.

Il reste mon bébé doux accro à la tétine qui caresse son coco quand il est fatigué, il reste mon tout petit encore loin d'être propre, qui préfère garder sa couche sale plutôt que d'interrompre son activité pour qu'on aille le changer, il reste mon mini-amoureux qui adore s'incruster le matin dans le lit avec nous.
La crèche a changé sa façon de manger, il aime finir par l'entrée et manger trois fois de la semoule plutôt que de tenter le poisson, du coup, c'est un peu la guerre à la maison.
La crèche a mérité sa réputation de nid à virus puis qu'en 6 semaines on en est à la troisième rhino et que la toux fait désormais partie de notre quotidien. Avec mes défenses immunitaires en carton, je chope tout derrière lui et je m'en sors aujourd'hui avec la pire otite de toute ma vie. Aaron nous appelle dans la maison en pleurant "coule" pour signaler son nez enrhumé.
L'hiver.
La vie.

Le soir, je badge mon bip d'entrée, je signale sur l'écran que je viens le récupérer, je mets les sur-chaussures qui ont le don de décrédibiliser toute ma tenue, si on est lundi, dans le couloir coloré, je prends en photo le menu de la semaine pour être sûre d'adapter le repas du soir de la manière la plus équilibrée, et puis au bout de quelques semaines je réaliserai que ça sert à rien puisqu'elle m'a dit qu'il avait super bien mangé sa jardinière de légumes alors que le menu indiquait de la semoule.
Je marche dans les couloirs vides, il est déjà presque 18h00 et il fait partie des derniers à attendre qu'on vienne le récupérer. Je me dépêche, souvent, mais je prends toujours un moment pour jeter un coup d'oeil dans la vitre, quelques secondes rien qu'à moi où je peux le repérer et admirer avec l'objectivité qui est toujours la mienne la façon adorable qu'il a de préparer à manger avec la dinette.
Le coin kisine, c'est son espace préféré, tous les soirs je le trouve là-bas. Il fait sa tambouille, ouvre les placards, les referme violemment, semble concentré et pressé, vous comprenez il a du faux-lait sur le feu, il ne faudrait pas le faire brûler.

Je passe enfin la porte, il me repère, me sourit, m'appelle gaiement Mamaaaaan, en me montrant toutes ses petites dents. Il se jette dans mes bras. Je sens son odeur, ma préférée, celle de la naissance de ses cheveux. On me raconte qu'il a mal mangé ou tout dévoré, beaucoup toussé, bien dormi ou presque pas. On plaisante sur sa manie de se mettre premier dans la file. Je souris intérieurement, de le savoir un peu dominant sur les bords, ça me rassure, aussi. On me parle de lui, de ce qu'il a fait, de ses manies, celles que je ne peux plus contempler mais que j'imagine depuis mon bureau toute la journée. Et quand j'écoute tout ça, je retrouve la tendresse, la bienveillance, la douceur de ces professionnelles qui ont choisi de consacrer leur temps à inventer des histoires sous les cabanes, essuyer le gratin d'épinard sous les manches, rendre justice au doudou volé, essuyer tous les nez, et à leur sourire, tous les jours, même dans les cris, même dans la fatigue.
On me dit souvent qu'il est comme je l'avais décrit. Très doux, très calme. Surtout on me dit qu'il s'est adapté en un clin d'oeil, qu'il a compris les règles de la vie en collectivité, qu'il écoute bien. Qu'il n'y a rien à dire sur lui. Qu'il ne se laisse pas marcher sur ses chaussons Pat' Patrouille par les plus grands mais qu'il respecte les règles. Quand j'entends ça, je range mes griffes.
J'oublie qu'il n'a pas voulu du poisson et qu'il a mangé un peu trop de pain. Je me rappelle que j'ai confiance en lui. Qu'il m'étonne. Qu'il m'impressionne. C'est toujours mon bébé doux, celui qui se love dans mes bras le soir quand il me voit. Je leur dis merci, bonne soirée à vous, et à demain.
On se retrouve rien que tous les deux dans le couloir aux lapins rouges et gris, on enlève les chaussons, je lui demande s'il a passé une bonne journée, il me répond oui, et en repartant, tous les soirs, je lui répète pour qu'il ne l'oublie jamais, à quel point je suis fière.

Tellement, tellement fière de lui.



 © Ourson Chéri









Commentaires

Comme d'habitude c'est parfaitement écrit et ça nous touche au plus profond de nos cœurs de mamans. Parceque tu sais toujours mettre les bons mots sur nos maux. Merci, merci milles fois Delphine.
cheekymangue a dit…
Oh Delphine �� C'est beau,ta plume me touche à chaque fois un peu plus....
Unknown a dit…
C'est magnifique comme texte, surtout que je travaille dans une creche donc sa me touche de voir ce que les parents peuvent penser.. 😍 continu comme ça !
Elodie a dit…
Sublime...j'en ai versé ma larme
😘
Anonyme a dit…
Toujours aussi touchant. Merci de nous faire partager tout ces moments Delphine...
Maman BCBG a dit…
Ah... le petit coup d’œil, juste avant de rentrer dans la salle pour le récupérer... je le fais aussi... je prends toujours quelques secondes avant de dire "bonsoir" car je sais qu'il va arrêter instantanément son jeu ou son activité pour courir dans mes bras...
...et moi je veux voler quelques instants à le regarder, voir comment il est "quand je ne suis pas là"... comme un petit teasing de tout ce que je loupe, de tout ce que je ne vois pas en travaillant toute la journée...

Très beau texte, merci :)
Manon a dit…
Je ne suis pas maman j'espère l'être rapidement c'est un souhait qu'on espère vite exaucé courant 2018 avec mon fiancé et tu as réussi à me faire verser une petite larme merci de me touché à ce point et de faire de tes petites histoires un régal a lire à la pause café ou le soir sur le canapé ❤
Melissa Enault a dit…
Quel beau clin d'oeil aux professionnelles de la petite enfance. Je suis moi même étudiante éducatrice de jeunes enfants et cet article me confirme encore plus que je te suivrai aussi longtemps que tu écrira !
@Coup de coeur des mamans
Merci a toi pour ce joli commentaire!

@cheekymangue
Merci beaucoup...

@Unknown
Merci et bravo pour ton travail.

@Elodie
Merci <3

@Anonyme
Merci à toi

@Maman BCBG
On est bien toutes pareilles là-dessus je vois :)

@Manon
Je te le souhaite, un beau bébé pour 2018

@Melissa
Merci beaucoup, plein de bonnes choses dans tes études alors !

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