Il m'a dit p'aime


Est-ce que t'es mon amour ? -Nan!
Est-ce que t'es mon poussin ? -Nan!
Est-ce que t'es mon bébé doux ? -Nan!
Est-ce que..... t'es mon p'tit bonbon à la menthe ? -Ouiiii, Ayone !!!!!!!!

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Ça coule le long de mes joues. C'est chaud, mouillé, c'est le signe de ma tristesse infinie, et bizarrement, ça fait du bien. Ça sort. J'évacue.
Il me regarde avec sa tétine bleue et son coco entre les mains, il ne dit rien, mais il a quand même l'air un peu surpris. Moi je lui adresse ce sourire bizarre, qu'on lance parfois en pleurant, comme pour dire que ce n'est pas si grave et que ça va aller.

Ces larmes sont celle de l'énervement et de la détresse. J'ai peur mon bébé.
Dis, tu m'aimes, quand même ?

--

C'est sûrement le plus gros problème de ma vie, je devrais probablement aller voir un psy, à la place j'écris, mais je ne suis pas vraiment guérie.

Disons-le pour de bon, affrontons la vérité en face. J'ai peur qu'on ne m'aime pas. Pourquoi ?
Ça fait 28 ans et demi que je respire et je n'ai pas la moindre idée de la réponse, j'aimerais même pouvoir effacer la question si je pouvais, mais c'est comme ça. Je ne peux pas.

Avoir un enfant n'a rien arrangé, le fait d'être sa maman ne m'a pas donné son amour automatiquement, je ne savais pas bien bercer, parfois je regardais mon portable en même temps que je donnais le biberon, et aujourd'hui, quand j'ai joué avec lui, je me suis parfois énervée quand il se trompait. Comme s'il avait 10 ans et devait répondre parfaitement.

J'ai eu le vertige, je me suis imaginée en mère autoritaire en train de checker ses devoirs, j'ai revu les longues heures passées dans la cuisine alors qu'il faisait nuit, quand on me forçait à apprendre par coeur jusqu'à la virgule près, les pages 30 à 40 alors que le prof avait juste demandé de lire les pages 30/31. Un putain de vertige, celui d'être prisonnière de ce qu'on a vécu, de reproduire sans s'en rendre compte, de venger inconsciemment et injustement son propre coeur d'enfant meurtri.
Depuis l'entrée en crèche, on se bat avec les repas, il est devenu pro-féculents, végétarien, et monomaniaque en choix de légumes. On s'est énervés, on l'a jouée zen attitude, peu importe, ça varie, un jour sur deux ou trois, ça dépend, brocolis ou petits pois, viande hachée et poulet parfois, mais poisson jamais, c'est peine perdue, rangez votre saumon, donnez juste le riz.
C'est la vie, c'est une phase peut-être, il paraît, mais il ne veut rien, plus rien, et ça fait deux fois que je le couche comme ça, un petit suisse dans le bide et c'est tout.

Je suis sur les nerfs, de le coucher en étant fâchée. Je m'en veux, incapable de sortir de ma bulle. Bornée. Jusqu'à ce que je passe la porte. Là, tout s'évanouit. Les carottes, l'assiette remplie, les nerfs à vif.
Il ne me reste que le silence et le souvenir de lui, tout penaud dans son lit, qui me ronge. Lui qui m'a réclamé en me brisant le coeur son papa, pendant que je boudais devant son assiette immobile.

Je l'ai couché, il s'est tourné sur le côté, je l'ai bordé, et j'attendais, je sais pas moi, un signe, un truc, n'importe quoi, s'il te plaît, tu m'aimes quand même, dis-le moi.
Il a enlevé sa tétine et j'ai eu mon signe.

Enlever sa tétine avant de dormir, c'est ce qu'il fait tous les soirs quand on le couche, avec son papa, c'est ouvrir ses bras pour un câlin et nous faire trois bisous, un sur chaque joue et un dernier sur la bouche, on s'en fout de savoir si c'est bien ou non, c'est lui qui a inventé ça, jamais on ne lui enlèvera.

Voilà j'avais les yeux tout embués de ma culpabilité, et puis il a enlevé sa tétine et ouvert ses bras.
Je lui ai dit tout ce que j'avais.

Pourquoi tu manges pas ? C'est pas bon ? Dis-moi si c'est pas bon, je me vexerai pas tu sais, je préfère que tu manges parce que c'est pas bon... que pour une autre raison... Je pleure parce que ça m'inquiète, que je ne veux pas que tu m'en veuilles si je m'énerve, je suis désolée tu sais, maman a juste peur que tu aies faim, je ne veux jamais que tu aies faim. Qu'est ce que tu n'aimais pas ? Les carottes ? Les petits pois ? D'habitude tu adores les petits pois... Pourquoi tu ne manges pas...  Tu m'aimes ? Oui ? Oh moi aussi je t'aime... T'es toujours mon bonbon à la menthe, tu sais... Tu as faim ? Non ? Ok. Bon. J'y vais ? Tu fais dodo ? Je t'aime... mon p'tit bonbon à la menthe....

Il a sourit, il a peut être compris, moi je crois que oui.
J'ai peur qu'il ait faim et j'ai peur surtout de ne pas toujours savoir faire face, partir dans ces travers, ceux que je dis à demi-mot et ceux que je ne raconte pas. J'ai peur qu'il ne m'aime pas, pas autant que les enfants aiment normalement leur maman. Je ne veux pas être différente moi, je veux la pub Actimel, je veux ce qui est normal, je veux tous les clichés.

Ça coule le long de mes joues. C'est chaud, mouillé, c'est le signe de ma tristesse infinie, et bizarrement, ça fait du bien. Ça sort. J'évacue.
Il a enlevé sa tétine, m'a ouvert les bras, même si j'ai boudé quand il n'a pas voulu des petits pois.
J'ai vidé mon sac d'une traite et il m'a dit p'aime. 

Quand j'ai poussé la porte, j'avais déjà un peu d'espoir.
Je ne serai jamais comme ça, je te le promets.
Je t'en prie, ne me déteste pas, j'essaie.
P'aime. De tout mon coeur et à tout jamais. 





© Ourson Chéri 









Commentaires

cassé benjamin a dit…
O comme on est nombreuses à avoir peur et o comme tu le dis bien.....
Hélène a dit…
J ai écrasé quelques larmes en lisant ton article. Tellement je m y retrouve parfois dans la culpabilité et l énervement. Le fait d être butée comme une enfant quand il me dit non. Avoir le coeur déchiré entre la rancoeur et l amour qui déborde... et comme toi quand il se couche ou quand je vais le recouvrir alors qu il dort depuis longtemps... tout s évanouit pour laisser place à cet amour inconditionnel qui fait fondre notre coeur parfois tellement injuste...
Marine a dit…
je passe mon temps à culpabiliser dès que j'ai une réaction qui ressemble à celle de ma mère... je fais tout pour ne pas être la mère qu'elle a été et en même temps je pense "pourvu que mes enfants ne pensent jamais ça de moi". La peur de pas être aimée par mes enfants parce que moi même j'ai une relation ambigue amour/haine avec ma propre mère... tu as très bien décrit ce que je ressens et même si ça n'est pas pour les mêmes raisons, ça fait du bien de savoir que je ne suis pas seule à essayer de me dépétrer de ces sentiments. Merci
Nolih a dit…
Je comprend TELLEMENT ce sentiment...je passe ma vie à culpabiliser, à me prendre la tête, à leur dire je t'aime mais à être parfois (souvent) odieuse avec eux. Je pleure, souvent, de désarroi. Par peur de ne pas bien faire. Je suis souvent (trop) sur mon téléphone même si je me dis "allez lâche le" mais c'est ma soupape de décompression. C'est peut-être con parce qu'on ne se connait pas vraiment, mais je t'aime beaucoup.

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