Le journal de ma grossesse : la deuxième échographie

Vendredi. Il est 7h00. 
Comme à chaque fois, quand c'est un grand jour, mes yeux sont déjà ouverts. 
Pas de réveil à décaler toutes les 7 minutes, pas de soupirs de fatigue, je suis prête avant qu'il sonne parce qu'aujourd'hui est un jour spécial. Celui de ma deuxième échographie. 

J'aime tout planifier alors j'ai déjà imaginé. Après les échographies chaotiques de ma première grossesse, quand on m'a hurlé dessus au moment où j'ai demandé la possibilité d'une vue en 3D ("on n'est pas au cinéma, madame"), quand on ignorait mes questions ou qu'on me répondait sur un ton glacial, cette fois, j'ai besoin d'être en confiance. Je me suis débrouillée pour que ce soit mon gynéco qui les fasse. Lui et pas un autre. Le seul qui m'écoute, me comprend et en qui j'ai confiance. Cette deuxième échographie, l'écho dite "morpho", elle est un peu spéciale pour nous. Elle va répondre à des interrogations, des inquiétudes soulevées lors de la première, quand on a découvert mon anomalie du cordon ombilical. Il a passé son temps à me rassurer depuis, il m'a bien dit, que ça pouvait ne pas être grave, mais moi, je ne suis pas médecin, je suis maman, et je fais l'erreur de lire des mauvaises choses sur internet si le sommeil ne vient pas avant.
Alors ce qui peut m'arriver de pire aujourd'hui est simple: qu'on m'annonce que l'artère ombilicale unique de ma fille n'est pas la seule anomalie, qu'elle a un problème cardiaque, ou rénal, ou je ne sais pas trop quoi d'autre de merdique. Le meilleur qui peut nous arriver: que tout aille bien et qu'elle se développe normalement, que ce soit bénin, il n'y a qu'une artère, voilà, mais c'est rien. 

Il est 7h00, mes yeux sont déjà ouverts et comme la vie aime à nous le rappeler si souvent quand on a la prétention de tout programmer, rien ne va se passer comme prévu. 

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Se lever, préparer Aaron pour la crèche, nous habiller, l'emmener, et filer juste après direction la maternité, rendez-vous 9h30, on sera dans les premiers. Il ne devrait pas y avoir trop de retard du coup, cool, allez on respire, c'est une grande journée, mais c'est une belle journée. Je me le promets.

"Ça va pas". Comment ça, ça va pas ? T'as mal quelque part ? Au dos ? Aux reins ? Ah bon... Le stress, tu crois ? Un bain, oui, bon, si tu veux, enfin ça va qu'il est tôt, un bain au réveil quelle idée. Vous savez mon mari est un douillet, un rhume et c'est l'agonie, un doigt de pied dans un coin de meuble et j'entends des hurlements, alors honnêtement son petit blocage du dos ce matin, je l'écoute à moitié, je me dis même un moment donné qu'il exagère, que c'est pas le moment de faire des manières. 
Je n'ai pas dormi de la nuit, parce que je suis obsédée par ce rendez-vous. J'angoisse qu'elle n'aille pas bien, j'ai qu'une hâte, depuis 12 semaines, c'est ce jour, cette heure, où il passera enfin la sonde sur mon ventre, que j'entendrais les battements du cœur, la plus belle des symphonies et qu'il me dira que tout va bien. A ce moment-là, on échangera un regard avec le mari, un sourire silencieux et un petit clin d’œil qui dira qu'on le savait, que la vie est belle et on respirera à nouveau.

Les minutes défilent, mais rien ne va, ça ne passe pas, le bain n'a servi à rien, il dit que ça doit être un nerf coincé, le stress, la fatigue, il souffre, vomit, puis se reprend, m'affirme qu'on y va quand même, pas de souci, non j'ai parlé trop vite, ça recommence, attends. 
J'habille Aaron avec un sourire de façade et 19 de tension, j'appelle toute la famille à la rescousse. Mon père est d'accord pour débarquer, tant pis pour sa mousse à raser juste appliquée, il a plus qu'à la rincer et débouler. 10 minutes après, le mari m'annonce fièrement que c'est fini, cette fois, il est sûr, il se sent bien, on peut y aller. Je rappelle mon père pour lui dire de rentrer chez lui, du coup il aura le temps de se raser, ah, au fait, je suis désolée. 
Sur le parking de la crèche, le mari est blanc comme un cachet d'aspirine, ailleurs, les yeux vides. Il doit être un peu moins de 9h00 quand je dépose notre poussin un peu incrédule en priant pour que sa journée soit meilleure que la nôtre. Au moins, il est bien, à jouer, en sécurité, pendant que son père semble à l'agonie et sa mère fait une crise de nerfs. Allez, bonne journée, mon chéri. 
Sur les bords de Marne, là où habituellement lui s'amuse comme sur un circuit de karting, on slalome difficilement, au rythme de sa douleur, on appelle l'ostéo en urgence, et on ne parle pas, plus un mot, pas de musique, trou blanc, juste de la tension et de la peur, on pourrait la toucher du bout de nos doigts moites tellement elle est palpable. 

A 10 minutes de notre arrivée, le ciel me tombe sur la tête quand j'entends "Je m'arrête ici, je peux plus. Il faut que tu finisses en stop, chérie, je suis désolé". Il ne rigole pas. Pas du tout. Il sait ce que ce rendez-vous représente et pourtant il me lâche au milieu des voitures, à mi-chemin. C'est grave. Je n'ai plus un seul neurone valide pour réfléchir. Ahurie, je claque la porte de la voiture en me demandant ce que je vais faire. Il est 9h15. Résumons. Je suis à pied, sur le bord d'une route qui mène au bois de Vincennes, avec seulement des arbres autour de moi et un faux trottoir absolument désert. Mon gynéco est sur le point de partir en congé paternité, c'est son dernier jour, si je rate mon écho aujourd'hui, je ne la passerais pas avec lui et ce sera je ne sais quand, avec je ne sais quel autre médecin, peut-être même l'autre abruti qui m'avait glacé le sang. Impossible, hors de question, je veux le mien, surtout quand je ne sais pas si mon bébé va bien, ça ne peut pas être un autre, il faut que je marche, que j'avance sur cette route interminable, on y croit, en allant vite je peux être dans les temps. 
Tout est surréaliste. Une boule se forme dans ma gorge quand je pense que David n'assistera pas à l'écho et j'en ai mal au bide. Une voiture s'arrête pour me proposer de monter, une dame au visage honnête, qui a dû avoir pitié de mon ventre rond et ma démarche trop rapide, évidemment je décline en me maudissant 500 mètres plus loin. Je laisse un message à mon docteur, pour le prévenir de mon retard, pitié n'annulez pas mon rendez-vous, prenez moi quand vous voudrez dans la journée mais n'annulez pas. J'appelle le mari en pensant que c'est un cauchemar, que je vais me réveiller, ou qu'il va remonter dans la voiture et me récupérer, obligé, il ne peut pas me laisser ici, comme ça, un jour pareil. J'appelle. 3 fois, 5 fois, 17 fois. Il ne répond pas. Là, j'ouvre les yeux et je réalise enfin que c'était sérieux, que l'écho c'est bien beau mais c'est peut-être lui qui a besoin de moi tout de suite.
Je l'ai laissé à son sort pour ne pas rater mon rendez-vous et je ne sais plus si j'ai eu raison ou si j'ai eu tort. J'arrive à la maternité et j'envoie des textos, rongée par la culpabilité, j'appelle pour la vingtième fois, il ne répond pas, allez, stop, je fais demi-tour, tant pis, je vais le retrouver, c'est trop grave. Un numéro inconnu m'appelle, c'est lui, il est dans une station-service où il est allé en attendant les pompiers. Ne fais pas demi-tour, tu vas faire cette écho, ça va aller et je te rappelle après, ok. 

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9h45. Maternité de Saint-Maurice. Le docteur arrive, tout pimpant et souriant. 
"Ah, bonjour madame Maarek, ben voilà, vous êtes là, allons-y, installez-vous, j'ai eu votre message, alors vous avez eu un problème de bus ?"

Les vannes s'ouvrent brusquement. J''imagine mon mari affaibli, seul, avec les pompiers, sans moi qui l'ai laissé tomber. Oh mon amour, pardon. Je fonds en larmes sous les yeux éberlués de mon gynéco.
Le pauvre homme me tend un mouchoir, enfin le papier qui sert habituellement à essuyer le gel qu'on nous met sur le ventre, pour sécher mes joues. Je m'explique, rapidement, pour ne pas qu'il me fasse interner dans la foulée. David me rappelle. Tout est flou, embué, mais j'entends sa voix rassurante. C'est un calcul rénal, il va droit à l'hôpital. Mon gynéco me sourit, presque soulagé pour moi. D'un coup il flotte dans l'air un peu d'espoir, ça s'éclaircit, tout s'explique, il m'apprend que cette douleur est semblable à celle d'un accouchement, que c'est normal que mon mari n'ait pas pu la supporter tout en conduisant. La tension retombe. 
Je m'en veux de ne pas l'avoir cru ce matin, le pauvre, dire qu'il a cru que ça passerait avec un bain.  
"Ne vous inquiétez pas trop. Allez, on y va ? On va essayer lui faire des belles photos". 
Ces quelques mots bienveillants balaient le souvenir amer de mes anciennes échographies. J'esquisse même un sourire. Oui, on va lui faire des belles photos. Promis. 
On éteint les lumières, j'inspire un grand coup pour faire le vide et oublier les larmes qui viennent de couler, le gel est froid sur mon ventre et le temps s'arrête quelques instants : notre bébé apparaît dans l'obscurité.

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Je cours dans les couloirs de l'hôpital de Créteil après m'être faufilée dans les portes battantes automatiques, au moment où quelqu'un sortait. Je reconnais au loin le visage que je préfère au monde parmi les patients tous allongés dans une salle trop calme.

Oh mon amour... ça va ? comment tu te sens ? mieux ? de la morphine ? et ils ont dit quoi ? on attend... un scanner... d'accord... oui ça va, mais c'est toi qui m'inquiète... je suis désolée.. de t'avoir laissé... tellement désolée... quelle histoire... Oui je l'ai vue, bien sûr que je l'ai vue notre princesse, hein? ah, oui, oui c'est toujours une fille....
Je souris, en serrant fort sa main, parce que moi je sais, à ce moment-là, que la vie est belle.
Tout va bien. Elle va parfaitement bien. Tu veux même entendre la meilleure,  elle a toujours été bien, il n'y a jamais eu d'artère ombilicale unique, c'était une erreur la première fois, elle a bien deux artères ombilicales, en fait tout est normal, son coeur, ses reins, sa tête, ses petites mains, même son poids, ce sera pas un homard celle-là, ni une crevette, juste une langoustine, elle est pile dans la moyenne, tiens, regarde, là, on voit ses petites jambes, elle croise les pieds, comme Aaron quand il est devant la télé. Elle va bien, elle est belle, elle est parfaite. Regarde, tourne l'autre page, tu veux la voir ? il y a une photo... on dirait lui, en fille... tu as vu sa petite moue ? Elle va bien, tout va bien mon amour.
Les autres patients nous entendent sûrement, malgré nos chuchotements, les fins rideaux qui nous séparent ne suffisent probablement pas à masquer nos voix bouleversées, moi avec mon compte-rendu d'échographie que je garde précieusement à la main comme un trésor sans jamais le ranger, et toi, mon amour sous morphine, ton front encore plissé de cette matinée en enfer, mes mains dans tes cheveux pour essayer de te faire oublier. 
Je hais les hôpitaux, les néons grésillent au plafond, mais tout est fini maintenant, c'est promis, elle va bien, toi un peu moins, mais heureusement, rien de grave, ça va passer, on va te soigner et on va rentrer à la maison, retrouver notre petit garçon et lui montrer la moue boudeuse de sa soeur en trois dimensions. 

Il serre ma main et regarde la photo en souriant, pour la 10ème fois. Sa fille... 
Il ne dit rien, mais moi je devine. On échange un regard. 
Un petit sourire en coin, dans le silence et les bips des appareils.
On l'espérait très fort, depuis 12 semaines, et c'est ici, aujourd'hui, qu'on a notre réponse
C'est peut-être l'une des pires journée de sa vie... et pourtant. 
Là, ici, maintenant. La vie est belle.




© Ourson Chéri




Commentaires

Lladymum a dit…
Je suis heureuse pour vous, rien n'est plus terrible que l'attente... ce que le
Temps peut être différent dans les différentes circonstances.. profitez et continuez de vous aimer comme vous le
Faites :)) ♡
Paro a dit…
C'est la première fois que je te laisse un commentaire mais je ne rate jamais un nouvel article. C'est à chaque fois un plaisir de te lire !
En espérant que Papa Ours se porte mieux. Je te souhaite une agréable fin/reste de grossesse.

<3
Claire Dubillot a dit…
Oh la la, et je pleure (encore !) en te lisant...
Parce que ça finit bien, parce qu'il y avait un peu de suspense, et que mon ventre s'est noué...
Tu écris si bien, si vrai.
C'est toujours un plaisir de te lire.
Claire
Rolala j'ai lu seulement deux articles de ton blog et je me reconnais tellement dans ces paroles ... j'attends notre deuxième haricot et c'est pas simple. Je vais garder ce petit plus pour suivre ton aventure ! Pleins de courage et d'amour pour la suite !

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