Quelques mots à l'adoucissant et au sable chaud (les derniers jours de ma grossesse)

Il y a toujours un bruit de bola qui tinte, un flacon d'huile de rosier muscat sur ma table de nuit, et un tisane de framboisier qui fume à côté.

Depuis deux semaines, et comme lors de ma première grossesse, je n'attends que la fin.
Je me tartine d'huile trois fois par jour, je m'achète des décoctions dans les magasins bio dont je n'ai jamais poussé la porte auparavant, et je marche. Moi la flemmarde hors compétitions, celle qui tend le bras vers la télécommande pour que quelqu'un lui donne sans avoir à se redresser, celle qui traîne deux heures au lit portable à la main avant de se lever, je suis devenue une machine, une de ces femmes ultra-efficaces avec des piles Duracell dans le dos, je ne demande même plus à mon fils de ranger sa chambre, je me jette sur le premier effort à faire comme une opportunité de me lever, me bouger, de ne pas être inactive. Je passe l'aspirateur dans toutes les pièces quand je vois une petite miette dans le salon, je fais les carreaux pour la première fois depuis 6 mois (non parce que je suis maudite, juste après il pleut habituellement) et je squatte en me brossant les dents.

Je suis une nostalgique invétérée et en tant que telle, je ne sais pas saisir l'instant. Je me rappelle le bon vieux temps et je fantasme sur l'avenir, c'est ma spécialité, le présent passe souvent entre les mailles du filet. Mais ce soir, je veux écrire ça pour me rappeler.

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Ça sent bon ici. Ne nous en veux pas, mais on y étend encore le linge tant que tu n'es pas là. Du coup ça sent un mélange de ta bougie "sable chaud" et d'adoucissant à la pêche. C'est rose et bleu lagon, avec du doré et des coquillages. Je me sens bien ici. Alors je me suis installée là.
On est jeudi 29 juin 2017, je suis dans ta chambre avec ma tisane de framboisier. Par terre. Avec mes 16 kilos de plus, mon ventre qui tire et ma peau toute huileuse de la crème que je passe religieusement depuis qu'on cohabite toi et moi. Je suis là parce que j'avais un article à écrire. Un dernier, avant ton arrivée. Il ne venait pas parce que d'habitude je ne sais parler d'une situation qu'une fois que je l'ai démêlée.
Tu n'es pas encore arrivée, alors je suis toujours dans ma phase obsessionnelle, celle qui t'attend, celle qui scrute le moindre signe, celle où je m'imagine perdre les eaux à chaque instant.
Comme pour ton frère, j'ai eu déjà plein de fausses alertes. 35 semaines, 37 semaines, 38 semaines. Deux passages aux urgences et deux fois où je me suis retenue et patienté des heures à la maison, bien joué, j'avais raison.
Oui parce que tout le monde demande, tout le monde s'impatiente, même ceux qui n'étaient pas là pendant les nausées, et tous ceux qui étaient trop occupés quand j'étais à la moitié. Je suis dans le neuvième mois et d'un coup j'intéresse plein de monde à nouveau. La curiosité est un vilain défaut.

Je ne vous en veux pas. Laissez-moi juste vous dire pourquoi.

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Il est 6h00. Mes yeux s'ouvrent d'un coup violemment. Je sens quelque chose. Je crois perdre les eaux, mais non, erreur, je me suis trompée, rendors-toi, c'était pas ça.
Je ne me rendormirai pas. Je sentirai des contractions. Régulières. Toutes les 10 minutes environ. Puis 5. Habituée du faux travail, et après deux épisodes similaires la semaine dernière, je refuse de grimper sur le nuage qui me tend ses bras,  je le sais, ce n'est pas ça. J'attends, je ferme les yeux, fermement, allez, dors, maintenant.
Il est 7h00 et ça ne passe toujours pas. La maison est silencieuse, alors je me lève discrètement et j'attaque les grands moyens, je me fais couler un bain. Très chaud. Avec la mousse et tout le bordel. Tout ce qui détend et va annuler ces contractions. Allez hop, au bain, je m'enfile au passage deux spasfons.
Rien ne passe, rien ne les atténue, je les compte pour de bon, toutes les 5 minutes, sans exception.

Quand Aaron se réveille, je l'embrasse, je lui apporte son petit déj et je l'embrasse encore, je sens ses cheveux, je sens son cou, je l'embrasse, je pleure contre sa joue, le mari ne comprend rien, on va devoir te laisser mon poussin, le plan A est activé, si tu savais comme tu vas me manquer, ça me tue de te savoir loin de moi pour ces prochaines heures, je t'aime tu sais, je ne t'abandonne pas, on va chercher ta petite soeur et après on rentrera, on sera tous les 4 et plus jamais, jamais on ne se quittera, comment, du jus de pomme, oui, tiens, je t'aime, tu le sais, hein ?

Les sacs, les papiers, les sourires confus, les contractions qui continuent, le miroir du salon, mon énorme bidon, le miroir de l'ascenseur, la route, le bouton des urgences, contractions régulières depuis 4 heures, oui spasfon, oui bain chaud, non c'est mon deuxième, oui c'est gérable pour le moment, oui 38+2, d'accord, j'attends.
Une heure, presque deux, bonjour, oui je connais le monito, oui toujours toutes les 5 minutes, je dirais 4/10, oui je supporte, ça va, à tout à l'heure. Comment ça encore trop de longueur, que j'aille marcher, manger, que je sorte, que je revienne dans deux heures, mais il est déjà 15h, ça dure depuis 6h00 ce matin, vous voulez me dire que c'est possible que ce ne soit rien, c'est ça, j'aurai laissé Aaron pour rien, j'aurai pris ces stupides "derniers selfies enceinte" pour rien, je repars avec mon gros ventre et mes sacs idiots, on a perdu cette journée, oui perdue madame, non je ne suis pas déçue, je suis désespérée, parce que le faux travail j'en fais tout le temps, déjà mardi et jeudi dernier, je ne suis pas venue, parce que j'avais réussi à l'arrêter, là, aujourd'hui, je pensais que tout était différent, parce je n'ai pas réussi, alors j'y croyais vous comprenez, c'était pour aujourd'hui, c'était écrit. Quand je suis arrivée ici, je craignais que vous me disiez tout ça, c'était mon pire cauchemar, changer le cours d'une journée en pensant que c'est la bonne, et finalement s'être trompée, on oublie tout, on remballe.

C'est tout noir sur mes joues, il me dit que rien n'est grave, que le bébé va bien et que c'est le principal, mais moi je ne pense qu'à mon fils que j'ai laissé toute la journée pour rien, et à ma fille, que je ne verrai finalement pas ce soir ni demain.
Il me faut des heures sans rien dire pour accepter ce revirement soudain, cette erreur de parcours, cette journée entière gâchée, ce rêve évanoui sous mes yeux, cette culpabilité qui m'entraîne déjà trop loin, cette date de naissance que j'ai répété plusieurs fois dans ma tête et qui ne sera finalement pas la sienne.

Je suis rentrée chez moi et pour me venger je n'ai rien déballé. Les sacs sont toujours dans le coffre, avec mon maquillage et mes gels douches préférés dedans. Voilà, je n'y touche pas, tant que je n'accouche pas. Et paf, dans ta face. A qui je parle ? Je ne sais pas. Sûrement à moi.
Je n'en peux plus. J'y ai tellement cru que j'ai atteint le stade mystérieux que seules les femmes en fin de grossesse connaissent: celui où vous avez l'impression que ça ne s'arrêtera jamais. Quand vos amies vous disent que ce n'est que partie remise, que c'est pour bientôt et que vous répondez en boudant que non, vous serez enceinte toute votre vie, vous le sentez, jamais vous n'accoucherez.

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Je sais bien que cela va s'arrêter. Je sais bien que c'est elle qui va décider, comme souvent les gens aiment à le rappeler. J'ai remercié le ciel d'échapper à la prématurité et voilà que je me plains maintenant de continuer à voir les semaines défiler.
Je sais que tu vas manquer, pourtant. Là-dedans.
Tes coups le soir, tes mouvements, ceux que seule moi comprend.
Je repense à nos débuts ma fille, comme on en a bavé.
Qu'est-ce que j'ai attendu ce test positif. L'été dernier on jetait la dernière plaquette vide et j'aurais voulu tomber enceinte dans la seconde qui a suivi. Je comptais, moi celle qui critiquait tellement les femmes qui pensent jour fertiles et calendrier lunaire, j'ai acheté les tests clearblue qui coûtent un bras et je sais que tu es arrivée un soir de pleine lune. Si vite, finalement, avec le recul.
Je me rappelle des ballons et du déca-grenadine quand on l'a annoncé à ton papa.
Je me souviens des premières nausées et de ce maudit reflux qui me faisait tellement, tellement pleurer. Je n'ai jamais autant souffert de toute ma vie, moi qui avait idéalisé nos vacances de fin d'années, les premières sans Aaron, je vomissais dans les rues de Bangkok et sur les plages de Koh Samui, d'ailleurs je n'aime plus la coriandre depuis. Je pensais au pire, j'avais peur de te perdre et je ne savais pas s'il fallait me battre, il y a eu cette histoire de cordon qui m'a fait peur et puis quelques semaines plus tard j'ai su que tout allait bien, le reflux est parti, mon ventre s'est bien arrondi.
J'ai su que tu étais une fille et j'ai remercié la vie de réaliser mon rêve, celui d'avoir les deux, même si l'ordre m'importait peu. Tu es devenue ma nounouchka, ma petite sirène, la fille que j'ai toujours voulu avoir, celle qui m'aidera à rompre la chaîne, parce que jamais, nous, on ne s'abandonnera.

38 semaines et 4 jours d'attente, de dolipranes, de nausées, de crèmes, d'huiles, de questions, de larmes, de joie, de peur, de bonheur. Pas une goutte d'alcool, pas une cigarette, pas un spring roll saumon.
Finalement tu ne seras pas Gémeaux, tu  ne naîtras pas le jour de la fête de la musique, pas un 26 comme notre jour de mariage. Pas un 29 comme mon anniversaire.
Peut-être un 1er comme ton frère, ou le 4, au même terme de grossesse que lui.
Peut-être le 7 pour faire plaisir à ton père et avoir la date de naissance tellement cool du 7/7/2017.

Je ne sais pas et je suis curieuse, tu n'as pas idée. Tu es déjà tellement pleine de secrets.
Je veux te découvrir, ton visage, ton caractère, ce qui te feras rire, ce qui te fera pleurer, je veux sentir l'odeur de ta peau et savoir de quelle couleur seront tes cheveux, je veux t'appeler par ton prénom et voir ton visage qui y répond. Je suis prête à te bercer la nuit et me maudire de ne pas avoir profité de mes insomnies, je veux ré-apprendre à compter les dosettes du lait, j'ai hâte de lire et relire ton carnet de santé avec tous les détails  du jour béni où enfin je t'aurai rencontrée, j'ai envie d'entendre ton rire, je veux découvrir ta voix, admirer ton premier sourire, te regarder quand tu dors et peut-être même un jour, penser avec nostalgie à ce soir, ce soir du jeudi 29 juin où enceinte et désespérée, je n'aurais pensé qu'à accoucher, alors que tu es encore là, à l'intérieur de moi, à me donner les coups de pieds magiques que je ne sentirai plus jamais après.


Ça sent bon ici. On y étend encore le linge tant que tu n'es pas là. Du coup ça sent un mélange de bougie "Sable Chaud" et d'adoucissant. C'est rose et bleu lagon, avec du doré et des coquillages. Je me sens bien ici. Tu vois l'inspiration est venue, finalement.
Tout ce que je voulais te dire, tout simplement, c'est que je t'aime plus que tout. Déjà.
Et que je t'attends, ma fille d'amour. Alors, viens vite... Vite, dans mes bras.



© Ourson Chéri


Commentaires

Anonyme a dit…
A chacun de vos texte je pleure... peut être parceque votte parcours ressemble un peu au mien, peut être parcequz vous avez un talent fou, peut être ici parceque il y a 2 mois j'aurais pu écrire ca pour mon fils mots pour mots.. peut être parcequil y a 2 mpis je laissais aussi ma fille pour aller chercher son frère et que je suis souvent rentrée avec le memz ventre tout plein...
Si un jour il vous prend l'envie d'écrire un livre, des tonnes de livres, je les achèterais tous ! Vous avez un talent inouï
Fanny a dit…
Je crois que c'est l'article le plus émouvant que j'ai pu lire. Peut-être parce que je suis à 36 semaines. Peut-être parce que c'est mon premier ou ma première. Ou alors c'est cette ambivalence que je ressent face à la porte de la vie d'avant que l'on s'apprête à pousser , celle où mon mari est la personne n1 dans mon cœur, où l'on peut être égoïste, ne penser qu'à soi, se mettre minable avec les copines sans penser à rien, sans avoir honte (ou presque 😅). Et tout près de nous, il y a la grande rencontre de notre vie, on sait que plus rien ne sera jamais pareil, mais on le sent jusqu'au plus profond de nous, qu'est ce que ca va être bon. L'adrenaline des dernières semaines est en train d'atteindre son point culminant. J'ai peur mais je vis tellement fort ❤️
Chloé F a dit…
Je ne sais pas si ce n'est pas mon article préféré depuis toujours .. peut être parce que je suis également enceinte d'une petite fille après avoir eu un garçon, peut être parce que mon terme est le 2 juillet et que je trouve également le temps long ... je me reconnais tellement dans chacun de tes mots, l'attente, m'impatiente, le fait de ne pas savoir profiter de l'instant présent ..
Merci Merci pour cet article, il me fait du bien.
Anonyme a dit…
bonjour,

je vous suis depuis quelques temps déjà, et beaucoup des phrases que vous écrivez pourrait être celles que je pensent ( avec le style en moins!)
Encore une fois quelques larmes ont coulé en vous lisant , parce que ce que vous vivez en ce moment me parle beaucoup, et qu'il fut un temps pas si lointain ou j'étais à votre place, et maintenant que ma poupette à 8 mois je chérie ces souvenirs de fin de grossesse, et je ne voudrais pas oublier ces moments si doux ou l'on est partagé entre l'envie de rencontrer ce petit être qui est si près mais qu'on ne voit pas pas, et la tristesse de se dire que lorsqu'on aura ce tout petit dans les bras une âge magnifique se tournera.

Je vous souhaite un accouchement beau et fort et une très belle rencontre.

Au plaisir d'apprendre bientôt que votre puce sera parmi nous.

Et merci encore de nous faire partager avec de si beaux mots tous ces moments si importants

Anne-Gaëlle
Anonyme a dit…
Je voudrais venir te lire plus souvent mais je ne peux pas, parce qu'à chaque fois je pleure. Parce que tu écris des choses tellement vraies et jolies et touchantes et qui résonnent en moi.
Sandra ASSE a dit…
Bonjour,

Je suis tombé par hasard sur votre blog, et je prend le temps de vous écrire car je suis émue et touchée. Je suis dans la même situation et je vis ma vie à travers vos écrits. J'ai mon fils, j'attends une petite fille, j'attends tous les jours cette naissance 35, 36,37 semaines...Je pense tous les jours à la séparation avec mon fils, peur de le délaissé ensuite, peur de ne pas être assez organisé...J'ai l'impression que personne ne comprend cette peur et finalement je me sens rassurée en vous lisant et en voyant que je ne suis pas la seule ! Bon courage pour la suite et merci

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